Cet épisode de Parlons MotoGP sera un peu spécial, comme la carrière du pilote que l’on va étudier. Aujourd’hui, portons notre attention sur Fermin Aldeguer, qui a réalisé un très beau week-end à Austin, malheureusement pas récompensé par de gros points. Ceci dit, je voulais évoquer un tout autre sujet avec vous, afin d’avoir votre avis.
Une course de dingue
À la relecture de mes notes, il me paraissait impossible de ne pas parler de Fermin Aldeguer après son Grand Prix des Amériques. Éclipsé par Ai Ogura sur le début de saison, le rookie a terminé cinquième de la Practice, mais est retombé au 12e rang en qualifications. Il ne put faire mieux qu’une 11e place en Sprint, donc, jusqu’ici, rien d’incroyable. Mais le dimanche, la magie opéra.

Il faut dire que Fermin a une très bonne moto pour s’exprimer, la même que le leader du championnat du monde. Photo : Michelin Motorsport
Aldeguer, dans le peloton au départ, a trouvé beaucoup de vitesse. D’un seul coup, presque sans prévenir, on l’a vu revenir sur le top 5, en roulant dans les temps des leaders. Il ne s’agit que de son troisième Grand Prix au plus haut niveau, et oui, j’ai conscience qu’Ogura a fait mieux avec du moins bon matériel, mais il faut quand même féliciter ce jeune loup de 19 ans.
Il s’est attaqué à Jack Miller de manière assez agressive, mais on ne peut pas lui reprocher : il ne maîtrise pas encore toutes les subtilités du dépassement en MotoGP. Heureusement que Miller ne s’est pas accroché trop fort à sa position, car ça aurait pu finir par terre.
Puis, il est tombé, car il voulait pousser, faire mieux. Impossible de le blâmer, car c’est ce que devrait faire un rookie. Il n’est pas là pour se contenter d’une cinquième place, surtout lorsqu’il roule aussi bien. S’il commence à calculer à ce stade de sa carrière, autant arrêter tout de suite. Bravo à lui.
Imaginez
Passons à la deuxième partie, celle qui me tient le plus à cœur. En me penchant sur le cas de Fermin Aldeguer, j’ai relevé la plume, et pris quelques minutes pour penser à son destin. N’est-ce pas incroyablement difficile pour lui ? Quelle pression psychologique subit-il au quotidien ?
Impressive late charge from @Aldeguer54! Now he eases past @jackmilleraus and he's into 5th 🚀#AmericasGP 🇺🇸 pic.twitter.com/u4B0rabl5x
— MotoGP™🏁 (@MotoGP) March 30, 2025
Pour rappel, Aldeguer a débarqué en mondial sans jamais se confronter à l’école du Moto3. Il est arrivé par le MotoE, après avoir triomphé du Championnat d’Europe Moto2. Puis, il eut de bons résultats en Moto2, et cette fameuse fin de saison 2023, exceptionnelle, jamais vue auparavant. Quatre victoires sur les quatre dernières courses en dominant outrageusement les Pedro Acosta et autres Aron Canet.
Ducati s’y intéressa et lui proposa, sur cette base de quatre courses seulement, un contrat en MotoGP pour l’année 2025. Vous rendez-vous compte ? À 19 ans seulement, Ducati vous offre la possibilité d’accéder à la catégorie reine sur la meilleure moto. J’ai toujours pensé que c’était une belle opportunité, et effectivement, elle se refuse très difficilement.
Sur le plan de la compétition, c’était le bon choix, car son objectif est sans doute d’être champion du monde MotoGP, comme tous ses concurrents. Mais de l’autre, il doit subir une pression folle à même pas 20 ans. Et s’il ne réussit pas ? S’il échoue avec Ducati, sans pouvoir s’assurer un avenir en Grands Prix ? Je pense qu’il ne se pose même pas ces questions, et heureusement d’ailleurs, mais je ne peux m’empêcher d’y penser.

Il ne faut pas oublier que ce sont des hommes, comme nous. L’argent ne rend pas imperméable à la pression. Ce n’est pas parce que quelqu’un gagne beaucoup d’argent, relativement parlant, qu’il doit se contenter de sa condition. Photo : 05Gresini Racing
Ces enfants, qui n’ont, pour la plupart, pas connu une enfance commune, n’ont parfois jamais rien fait d’autre que piloter. Oui, si ça se passe mal en MotoGP, il pourra suivre le chemin de l’un de ces « sacrifiés », Iker Lecuona, et partir en WSBK ou, si ça se passe vraiment mal, rejoindre le Championnat du monde d’endurance FIM EWC un peu comme Karel Hanika. Il y aura toujours de la place pour de tels talents, mais comment vit-on en sachant qu’on a tout donné pour atteindre ses objectifs, mais qu’on n’y est pas arrivé, que l’on était pas assez bon ? Peut-être est-ce la raison pour laquelle les pilotes qui redescendent de catégorie n’y arrivent pas.
Cela me rappelle quand l’ancien basketteur Gilbert Arenas évoquait la retraite ; il disait que, pendant un long moment, sa vie n’avait plus aucun sens. Que la douleur éprouvée lorsque le championnat NBA reprenait sans lui était à la limite de l’insoutenable. Et surtout, que les millions accumulés n’y faisaient rien, parce que tout ce qu’il avait fait dans sa vie pouvait se résumer à : « dribbler avec un ballon ». En sports mécaniques, et plus précisément en moto, il y a une dimension supplémentaire à prendre en compte : le risque.
Vivre de sa passion est un luxe, surtout quand elle peut vous propulser aussi haut. Mais les vies si atypiques demandent énormément de sacrifices, surtout que les pilotes, dans ce cas précis, peuvent le payer de leur intégrité physique. Ces si jeunes héros pensent-ils au handicap, ou pire, à la mort ? Pensent-ils aux pilotes que l’on perd chaque année, et à ceux que l’on perdra encore ? Ont-ils peur de ne jamais y arriver et de devoir reprendre une vie « classique », car, après tout, tous ne sont pas enfants de millionnaires ? Je n’ai pas la réponse, car il est très rare que les journalistes posent ces questions et c’est tout à fait normal. Mais je me souviens que Fabio Di Giannantonio, fin 2022, s’était exprimé sur la chape de plomb qui pèse sur les cerveaux drogués de vitesse.
En signant ce contrat avec Ducati, Aldeguer savait sans doute, malgré son jeune âge, qu’il n’y avait plus de retour en arrière possible. Son chemin est tout tracé, mais jusqu’à quand ?
J’aimerais beaucoup savoir ce que vous pensez de ce papier, car c’est un essai – mais n’est-ce pas l’âme de cette chronique ? –, alors dites-le-moi en commentaires !
Pour rappel, cet article ne reflète que la pensée de son auteur, et pas de l’entièreté de la rédaction.

Attention, je ne dis pas que Fermin Aldeguer n’y arrivera pas. Mais tous n’y arriveront pas. Photo : Michelin Motorsport
Photo de couverture : Gresini Racing